Si vous prenez la chaleur de Delhi au debut du mois d’aout, la force d’inertie de l’administration indienne, son appetit pour les signatures et les formulaires inutiles, que vous y ajoutez un brin de corruption, mon niveau zero en Hindi que vous melangez le tout dans un grand, tres grand campus, vous obtiendrez ce cocktail de lenteur, ce condense d’allers et retours que sont les journees d’inscriptions a JNU.
Evidemment, on m’avait prevenu. La recette marche a coup sur et la creme servie est pimentee, elle ne se digerera qu’une fois terminee.
On pourrait comparer les inscriptions a une sorte de rite initiatif. Un jeu de role avec plusieurs niveaux, des indices a trouver, des personnages a rencontrer et qui nous donnent une clef, elle permettra ensuite d’avancer. Des passages secrets, des racourcis et des culs de sac.
Mais surtout, un BOSS a la fin de chaque niveau. Vous savez, le grand mechant qu’il faut battre pour gagner. Les jeux de role se terminent toujours comme ca.
A JNU, le mechant s’appelle Mister S. Mr S est responsable des inscriptions administratives. Un sous fiffre de l’administration qui se prend pour le grand manitout des offices. Et c’est vrai qu’a son etage, le ground floor du bloc administratif, il regne sur son petit monde.
Il a une cinquantaine d’annees, Mr S. Une machoire passoire (certains ici l’appellent dents pourries), et un sourire qui en dit long. Mr S me fait penser aux mechants dans les dessins animes Picsou. Ceux aux dents jaunes, a la petite bedaine et a la chemise pas bien rentree.
Si je peins un tel portrait de Mr S, c’est parce qu’il s’est arroge le droit de prelever une taxe sur les nouveaux venus. Un droit de passage, un impot personnel. Mr S a pris l’habitude de demander aux nouveaux etudiants etrangers un petit bakchiche (c’est aussi un mot hindi, on comprendra pourquoi) de 1250 roupies.
1250 roupies ca fait environ 25 euros. Pas enorme, le bakchiche, compare aux frais d’inscriptions payes par les etrangers. Mais quand meme. Deja, 1250 roupies, pour ici, c’est une grosse somme. Ensuite, quand on sait que c’est pour sa poche, et qu’il ne le demande qu’aux internationaux (epuises par une ou deux journees d’allers retour et de crises de nerfs, avec cette impression de soulagement a l’atteinte du dernier niveau) il y a matiere a s’indigner.
Au dernier niveau, donc, il faut payer. Si on est pas au courant, les 1250 RPS passent facilement pour des frais de dossier. Mais quand Mr S ecrit le montant sur la table en vous fixant droit dans les yeux avec ce regard condescendant, presque desole, on comprend vite qu’il s’agit de cette bonne vieille manifestation du pouvoir (ou besoin de reconnaissance?), la corruption.
Revenons au jeux de role: pour les gagner, il faut battre le BOSS. Ou alors toutes les etapes jusqu’ici n’auront servi a rien. Pour battre le BOSS a JNU, aujourd’hui il n’y a qu’une seule option, refuser de payer.
Alors je regarde Mr S dans les yeux et je lui fait comprendre que ce montant la, je ne le paierai pas. Je lui dit que je ne le paierai pas, sauf s’il me donne une facture. Ses dents rouillees me repondent que si je ne paie pas, je ne pourrais pas m’inscrire et qu’il deposera mon dossier a je-ne-sais-pas-qui.
Un – zero pour Mr S. Les menaces comme celles la marchent toujours bien sur les petits nouveaux. Silence. Je reviens a la charge. Sans facture, pas de frais, c’est mon universite qui me l’a dit. Un partout. Le Boss s’enerve. Il demande un temps mort. Je vais payer les autres frais (les vrais) et il va me chercher une facture. Mon cul. Un recu pour un bakchiche, ca fait presque marrer.
Je pars donc payer les frais d’inscription officiels. Une demi-heure plus tard, retour dans son bureau, miteux, avec la clim HS et ces tiroirs en fer qui ferment pas et qui font penser a une piece d’interrogatoire. Le Boss n’est pas la. Il me fait attendre et c’est bien joue de sa part.
L’attente dans la solitude a des effets insoupconnables sur les esprits decides. Elle nous met face a face avec ce pacte, celui qu’on a signe avec soi meme au debut du duel. Celui qui dit qu’on ne lachera pas. L’attente est et vicieuse. Elle nous promet un passage en douceur, une sortie sans complication. Pourvu qu’on revienne sur notre decision. Sois raisonnable, nous murmure doucement l’attente, accepte de payer et tu seras tire d’affaires.
2 -1 pour le Boss.
Mais plus fort que l’attente qui nous nous soudoie et nous entraine vers la soumission, il y a ce pacte. Coute que coute il ne faut pas le trahir. Il nous fait oublier le reste, l’arret de l’inscription, le retour a la case depart. L’orgueil y joue un peu aussi.
Je balaye l’attente qui me noue la cou avec une gorgee d’eau, j’enfonce mes pieds dans le sol et je me prepare au dernier round.
Deux partout.
Aujourd’hui la finale est en trois manches.
Dans une finale il y a toujours un coup de theatre, une arme fatale, celle qui frappe l’adversaire en son point faible. La tete de Zizou sur Materazzi. La fleche de Paris sur le talon d’Achille. Le coup des cinq points et de la paume sur la poitrine de Bill.
Cet apres midi, nous avions chacun notre arme.
Mr S entre finalement dans la piece. Il est accompagne d’un collegue et d’une feuille. Tres bien joue sur ce coup la. Le collegue impressionne. Et si c’etait pas de la corruption finalement? La presence du collegue rend la chose officielle. Et si je jouais au con depuis le debut. Un combat loyal, a la Cervantes, contre l’injuste corruption, ca sonnait bien.
Malheureusement (ou heureusement) dans les deux armes apportees par le Boss, la seconde ruine la premiere. Une bete feuille d’inscription avec un cadre pour la photo et plein de cases pour inscrire son nom et toutes ces lignes que j’ai deja remplies quinze fois. Assez faible sur ce coup la, le Boss. Le document n’a rien d’une facture et je le lui dis. Il barragouine que je dois le remplir et ensuite payer. Son collegue ne me regarde pas, il n’est peut etre meme pas venu pour ca. Mr S range alors le papier dans un tiroir, serait-il en train d’abdiquer?
Non, il fait mine de s’arreter, d’annuler l’inscription et de ranger ses dossiers. Sacre Mr S. Alors je lui dis OK, Ok. Je lui repete que je veux qu’il m’explique, que ce n’etait pas prevu, qu’il me faut que le montant soit ecris quelque part, sans ca j’aurais des soucis avec mon universite.
A ce moment je n’ai toujours pas sorti ma botte. La balle est toujours au centre. Mon arme fatale c’est Ravi (Shankar), etudiant a JNU depuis 4 ans, qui m’a accompagne jusqu’ici. Il m’avait dit qu’en cas de probleme il serait la, et qu’ici, les etudiants ne veulent pas de la corruption. Il vient aux nouvelles et rentre dans la salle.
Mr S. l’a tres bien vu arriver, mais il fait mine de chercher dans ces dossiers, pour me montrer l’hypothetique accord. Il sait qu’il a perdu. Ici les syndicats etudiants sont tres puissants. S’ils sont au courant de cette pratique, le Boss pourrait bien etre oblige dire adieu a son petit monde.
Mr S. cache alors ses dents derriere ses levres et il me rend mes papiers.
Il me regarde, retrouve son sourire comme si rien ne s’etait passe et lance finalement cette phrase automatique, comme a la fin d’un jeu video:
“Welcome to JNU my dear”