Scène de liesse dans un enclos géant qui pourrait être celui d’une fête foraine abritant plusieurs dizaines de milliers de visiteurs. Pas d’attraction spectaculaire ici, seulement un stand au fond de la place et au milieu duquel se tient Anna, la nouvelle coqueluche des médias et de la foule indienne.
Avant d’arriver à la tribune, il faut déambuler entre quelques sadhus fatigués, qui dorment à même la boue, traverser une gigantesque forêt de piquets de bois soutenant des bâches capables de protéger tout ce monde en cas de pluie et se faufiler au travers de la mêlée de plus en plus compacte, formée autour d’Anna.
Il est 21h10. Anna demande la permission à ses supporters d’arrêter un jeûne de douze jours. Le gouvernement vient de capituler sans condition face à ses demandes. Des centaines, peut être des milliers de drapeaux aux couleurs de l’Inde s’agitent au dessus des têtes béates. Le groupe de jeunes hommes aux visages peinturlurés derrière moi saute en faisant la ronde, comme une équipe de football qui a gagné la coupe du monde.
Qui est ce petit homme à la silhouette bonhomique qui vient de faire plier le gouvernement et le parlement au sujet de la nouvelle loi anti-corruption?
Anna Hazare a soixante quatorze ans, il est célibataire et sans enfant. Il était militaire, a fait une guerre entre l’Inde et la Chine, dans laquelle un obus détruit et le camion qu’il conduit et ses camarades de bord. Une fois sa retraite en poche, il se reconvertit en prêcheur de bonnes causes. Ca fait désormais plus de trente ans qu’il œuvre au service de la communauté. Il a milité pour l’accès à l’eau et à l’éducation, pour les conditions de vies des plus démunis et j’en passe. Son arme, c’est la grève de la faim. Quand une situation se bloque, il met sa vie en jeu jusqu’à ce qu’il y a ait avancée dans le camp adverse. Une sorte de Gandhi, avec la tchatche en moins.
En effet, le vieil homme est têtu mais il n’est pas bavard. Il lui manque le sens de la formule et la ruse politique de Gandhi. Mais peu importe : pour communiquer, il est entouré d’une équipe de personnalités indiennes piochées dans la société civile et à Bollywood: la « Team Anna », nom qui reflète d’ailleurs bien l’aspect pop-show du phénomène.
Quand Anna entame son jeûne, il y a douze jours, le parlement débat d’une nouvelle loi anti-corruption, la « Lokpal Bill ». Anna voudrait un texte beaucoup plus fort avec, entre autre, la création d’une institution anti-corruption (Lokpal) dans chaque état, la possibilité donnée à tout citoyen de faire appel a cette institution, la possibilité de soumettre le premier ministre dans l’exercice de ses fonctions ainsi que toutes les classes de fonctionnaires à un contrôle anti-corruption.
La pression monte radicalement lorsque le gouvernement, qui prend peur de l’agitation suscitée par Anna, décide de l’emprisonner le 16 aout dernier. Un vieil homme de soixante quatorze ans donc, militant pour la veuve et l’orphelin, un abbé pierre indien en somme, mis derrière les barreaux. Et pas n’importe lesquels, ceux de la prison de Tihar, la plus grande d’Asie du Sud et qui a la réputation d’abriter les criminels les plus durs du pays.
Etonnante, cette réécriture de l’histoire, cette insouciance des gouvernants qui n’ont pas compris qu’ils tendaient à Anna et ses supporters le bâton pour se faire battre. A l’époque de l’indépendance, les séjours répétés de Gandhi en prison avaient contribué à mobiliser les foules, à en faire un messie.
Rebelote. Quand les membres du gouvernement actuel se rendent compte de la bourde, ils viennent faire la cours, à la queueleleu comme des fidèles devant l’isoloir, venant avouer leur faute et implorant le pardon. Mais Anna, en bon Gandhien, sait irriter l’adversaire. Une fois en prison il refuse d’en sortir : « Vous m’avez mis ici sans raison ; maintenant, assumez votre décision». Une nuit dans la cellule suffira a faire monter la sauce.
Et la foule avec l’aide des médias se prend d’une passion pour l’homme. Cette forme de messianisme est troublante pour l’observateur étranger : l’homme incarne la cause et c’est le soutien massif a cet homme, des centaines de milliers de personnes qui declarent « Je suis Anna » (« Mai Anna hai ») qui permet au mouvement anti-corruption de prendre son envol.
En Inde la corruption est partout. Quiconque y passe un peu de temps en sera victime ou bénéficiaire. La corruption permet d’avoir accès à l’électricité, une place à l’école la plus cotée, un lit à l’hôpital… C’est aussi l’omniprésence de la corruption, le fait que tout le monde en soit la victime qui permet un rassemblement aussi large. Et pourtant, tout le monde n’est pas égal devant la corruption. Certains en sont victimes mais aussi bénéficiaires. Quand les plus pauvres ne peuvent pas payer, les classes moyennes, souvent, s’en accommodent.
C’est ce qui a fait dire à certains intellectuels que ce mouvement était un leurre. Il y a ceux qui craignent un piège tendu par la droite et l’extrême nationaliste et qui font référence aux prises de positions réactionnaires d’Anna sur d’autres sujets (peine de mort pour les corrompus, stérilisation forcée des mères de famille nombreuses…). Il y a ceux qui dénoncent un mouvement soutenu par la classe moyenne et qui ne s’intéresse pas au lien entre petite corruption et inégalités économiques d’une part et entre la grande corruption et libéralisation de l’économie d’autre part. En ne déterminant pas clairement qui sont les victimes (les pauvres) et qui sont les bénéficiaires (les autres), le mouvement passerait à côté du problème. Il y a du vrai dans ce discours soutenu par certains marxistes, mais leur mépris face à un mouvement de masse de cette ampleur est troublant. Cette réaction reflète-t-elle une frustration face à l’incapacité des partis politiques traditionnels à mobiliser autant de monde sur le sujet ?
Car il s’agit là bien d’une nouvelle forme de politique, dopée par Youtube, Facebook et les SMS. A l’ère du mass media, le sujet qui s’impose écrase tous les autres : le journal papier ou télévisé qui ne parle pas d’Anna perd tout intérêt dans ce grand concert de séduction qu’est l’information. Sur internet, la vague se propage comme un tsunami. L’exposition médiatique est alors fantastique.
A la sortie de l’arène, des feuilles circulent. Une liste avec des noms et plein de chiffres. Vingt hommes politiques indiens y figurent avec l’intitulé de leur compte suisse et l’argent non déclaré qui y est placé. Et ce n’est qu’un avant gout. Il y aurait 968 autres noms en réserve - un bon nombre d’entre eux sont au gouvernement ou siègent au Parlement. La bataille ne fait que commencer et les corrompus tenteront surement de faire nommer des pantins au sein des nouvelles commissions. Mais il semblerait que la roue tourne.
Anna, lui, a attendra le jour suivant pour terminer son jeûne. Une manière de dire qu’il aurait pu continuer encore. Histoire de bien montrer de quel côté se situe désormais le rapport de force.