Publié par : Lucas | février 2, 2008

La jet set, la middle class et les autres

Quelle est la taille de la jet set indienne? Plusieurs centaines de milliers de personnes. Un peu moins d’un million.

Quelle est la taille de la middle class? 150 à 350 millions selon les estimations.

Pourquoi est-ce que j’écris cet article? A cause de deux commentaires. Deux remarques sorties tout droit de la bouche d’indiens de la upper middle class , à une semaine d’écart.

La première remarque à l’air sans intérêt. “Every indian family has 4 or 5 cars. Nearly one per person.” Voila ce que Pryianka m’a dit, un soir. L’énormité du chiffre choque évidemment. Meme en France, on en a pas autant. Au Etats Unis peut etre. Mais bon, ou est le problème? On a le droit de se tromper avec des chiffres. On l’a tous fait une fois. Enfait ce qui choque vraiment, c’est pas le 4 ou 5, mais le “every indian family”. Il mérite un décodage.

“Every indian family” en jargon upper-middle-class veut dire “pour chaque famille privilégiée”. Et la encore il faudrait préciser que famille priviligiée, en terme relatifs, veut dire famile ultra privilégiée (en gros moins d’un pourcent de la population). Et donc nous y voilà, au coeur du problème.

C’est un probleme d’oeillères, ou de boite. En fait, Priyanka ne fait que parler de ce qu’elle connait, c’est a dires les moeurs de la upper middle class. Ce petit lapsus ne veut pas dire que, pour elle, l’inde entiere vit sur ce standard. Mais simplement que l’inde qui ne vit qu’avec 3 voitures, 2 voitures une seule ou sans voiture du tout (soit 98,9% de la population - puisqu’il n’y a que 13 millions de voitures privees en Inde…) a ete ejectee du decors. Dans la tete de Priyanka, ces 98,8% existent, mais sans etre la.

Ce jugement est sans doute un peu severe. Au final il ne s’agit que d’un petit lapsus. Mais assez tristement, l’anecdote reflete bien le manque d’imagination de la jet set. Le lapsus est révélateur d’une pensée qui habite pas mal de têtes de jeunes indiens friques: leur pays est riche, ou entrain de le devenir. Leurs standards ce sont les standards indiens.

Et on les comprend. Car ici tout est fait pour eux. Les grands panneaux publicitaires, les pubs a la tele, et toutes les nouvelles constructions de la capitale – beaucoup de centres commerciaux geants sont entrain de naitre ou l’on pourra aller s’enfermer au frais et oublier encore un peu plus la chaleur et l’odeur des rues dehors. Donc on revient a notre probleme de boite.

La deuxieme anecdote est assez fascinante. Imaginez vous un soir, ou tot le matin. Apres une soiree en boite, 4 jeunes indiens qui viennent d’entrer a l’universite, et un europeen qui se demande gaiement ce qu’il fait la. la troupe est legerement bourree. ils regardent des clips musicaux sur une tele locale, sur l’ecran geant plasma de l’un d’entre eux. Il est 4h20, on est dans l’un des 3 quartiers les plus riches de la capitale.

A la tele Sean Paul chante en play back, musique Penjabi ensuite et puis c’est au tour d’un clip de world music. Un chanteur africain, guitare et percus et le type chante. Sur l’ecran des images defilent. Des familles africaines, des enfants plutot gais, des cases en terre rouge, des mains qui s’agitent en faisant coucou vers le ciel. Un classique.

Moins classique par contre c’est quand Rahul, assis sur le lit, lance a haute voix:

“Wow man, this Africa thing, it’s doomed. So full of poverty! man there’s the HIV and so many diseases. i could not live there.”

(Mec, l’afrique -ce truc- est foutu. C’est tellement pauvre. Il y a le Sida et toutes ces epidemies. Je pourrais pas y vivre) 

Doublement sidere. Par le fait que les clips ne montrent que rarement la pauvrete, et que ce n’etait pas le cas. Donc Rahul ne reagissait meme pas directement a ce qu’on venait de voir. 

Et deuxiemement, pour la meme raison que vous sans doute.

La boite a l’air bien opaque et les vitres de la voiture gris metalisee de Rahul un peu trop teintees?

L’optimisme pétillant du Times of India nous annonce pour 2025 une middle classe grosse de 550 millions d’ames. Beaucoup moins réalisent que 750 millions d’indiens n’auront pa pu l’atteindre la middle class, ce fameux bateau magique, cette épine dorsale de la démocratie libérale.

Beaucoup moins realisent aussi que la course vers le haut fait oublier aux gagnants, aux enfants des gagnants et a ceux qui ont toujours gagne, tous ceux qui courent derriere – ou ceux qui se sont arretes de courir. Au point meme qu’ils ont disparu de l’imaginaire des gagnants.

Ces conclusions ne se basent que sur deux anecdotes, sans autre etude que mes quelques mois d’experience indienne. Si je les ai choisies c’est qu’elles reflètent un état d’esprit opaque, pas nouveaux mais toujours inquietant. Inquietant parce dans un pays, ou l’elite et la middle class qui lui court apres s’enferment dans des boites bien opaques, les previsions sociales se font rarement bonnes. Elles sentent meme plutot mauvais.

Pourtant suffit de peu pour ouvrir les yeux. C’est quand meme ce qu’une des filles (et oui il y a de l’espoir) dans la piece a dit a Rahul ce soir la.

Alors Rahul l’a regarde et il a acquicie, comme s’il venait d’apprendre quelque chose – le fait que son pays est toujours pauvre. Et puis il a tourne la tete vers la tele. Comme si ce qu’il venait d’apprendre n’avait finalement pas vraiment d’importance. Un peu comme si une heure apres ce serait oublie.


Réponses

  1. Dear Lucas,
    It fills me with great joy to see you conducting a clinical post-mortem of the Indian bourgeoisie.
    And I must say you have a certain gift for writing. But at the same time I strongly feel that I need to have a pretty long chat with you, not to disabuse you of your hard-earned impressions about India, but to remind you certain basic facts which constitute the very essence of India.
    C’est vraiment drole de te voir t’entrenir avec Priyanka et Rahul qui ne constituent qu’une miniscule partie de mon Inde. La bourgeoisie indienne est non seulement indifferente mais aussi horriblement ignare…comme toute bourgeoisie!!
    Je te jure, mec, que je vais me tirer une balle dans la tete le jour où chaque famille indienne possede trois voitures ou chaque indien passe sa nuit dans la boite pleine des filles…
    mais depuis quand le nomre de voitures, les supermarchés climatisés ou bien boites de nuit sont devenus le signe of great civilisation…
    It is much relevant to quote Ravidranath Tagore here. In the first half of the 20th century Ravindranath Tagore sadly regretted the death of Japanes culture when every Japanese outsmarted his european counterpart in terms of cars and so- called modern luxury symbols…
    Drole de te voir concurrent europeen de la bourgeoisie indienne dont les remarques absurdes semblent te destabliser…j’ai bien constaté ton inquietude dans cet article…
    Heureusment, c’est faux!!! I have no doubt about your intellectual honesty, but at the same time I assure you, my friend, we tend to miss the whole bloody point…or rather the logic of the ongoing century…
    Of course the logic of the bygone century was ‘number of cars, number of nuclear weapons, and number of intercontinental missiles’ etc…
    I think people who think sincerely in the interest on humanity as a whole understood that the logic of the 20th century was a himalayan blunder…
    .
    .
    .
    sharadka pyarbhara pranam


Répondre

Votre réponse :

Catégories