Il me regarde avec ses yeux severes, son epaisse moustache et son index qui pointe vers le ciel. Du haut de ses 40 metres il semble dire “ici tout s’arrete”. Ici c’est la fin d’un monde.
J’ai traverse toute l’Inde pour venir le voir, ce baba geant, colosse divin sur son python de pierre. En train, bus, rickshaw, scooter, avion, caleche a moteur et mobilette. De Richikesh a lu, 3000 km.
Trois mille kilometres du Nord au Sud dont je n’ai a peu pres rien vu et que je n’ai qu’effleure. Pourtant ces 3000 km me remplissent la tete. Je comprends mieux cette passion que je ne pouvais expliquer en arrivant. L’Inde est si complete, si entiere qu’au fond il y a toujours une infinite de raisons pour l’aimer – et autant pour la cracher, la repousser l’envoyer ballader. Ses exces et sa lenteur. Ses pics d’irrationalite et ses fonctionnaires trop tatillons, ses odeurs sales et ses delices, son bordel ambulant et toutes ces vies incroyables. C’est le passage d’un extreme a l’autre, c’est la rapidite avec laquelle s’enchainent les contrastes, ses changements d’humeur, qui attirent.
Des gosses qui font peter des petards sur la plage. Les jeunes pecheurs qui fument le biddies sur leurs barque au repos allongee sur le sable.
Pour arriver ici une une nuit et une matinee entiere de train qui aurait du arriver au petit matin.
Des petites montagnes a la roche rouge clair et aux arbustes vers-foncé-noir.
Le paysage entier qui crie ses verts mouillés, ses verts jaunes, ses verts jungle. Toute l’intensite des verts est la sur la route.
Des forets de palmiers bien alignes dans des parcelles carrees. Des palmiers qu’on plante comme des sapins.
Un bus local bien use dans lequel mon gros sac n’attirait pour une fois et agreablement pas tous les regards.
Une saisissante odeur de merde et de poisson mort qui sort des premieres pierres de la jetee.
Le ciel qui s’ouvre et se decouvre dans son immensite concave et developpe des formes de blanc de gris de bleus jamais vues.
Ca y’est. j’y suis. Kanyakumari ou Cap Comorin: la pointe la plus au sud de l’Inde. Le bout du bas du sous continent asiatique. Dernier morceaux de terre de ce fuseau horaire avant l’antartique.
Cette pointe est peut etre bien la seule limite geographique d’un pays dont je n’arrive toujours pas a trouver l’unite. Cap ou la pression monstrueuse d’un milliard d’hommes et de femmes se dissout dans les vagues.
Ici des millenaires d’histoire d’art et de langues disparaissent dans une eau vert-indigo.
C’est ici aussi qu’un matin on a disperse, dans l’air et dans l’eau, les cendres de Gandhi.
A Kanyakumari, une mer, un golfe et un ocean s’accouplent dans un concert de vagues deboussolees.
A ce point la, au milieu de la courte plage, les vagues de l’ouest, viennent couper celles de gauche et sont rabatues par les courants du Sud. Sous mes yeux l’Ocean indien fait la lecon aux vaguelettes du Golfe du Bengale et de la Mer d’Arabie, qui s’echouent a mes pieds dans un dernier baiser mouille.
Tracez un “V” sur une feuille. C’est l’Inde. A l’intersection des deux traits, sur la carte du globe, en ce moment, j’y suis.
C’est fascinant de s’imaginer de se sentir et de se savoir la, vu d’en haut, a travers l’oeil du faiseur de mappemonde ou de la lentille du satellite. C’est un de ses moments ou l’on est a cheval sur la barriere qui separe le reel de l’imaginaire, qui separe ce pied enfonce dans le sable humide et la pointe du “V” sur une carte du monde a cinq couleurs – accrochee dans les toilettes ou sur le mur de l’escalier.
C’est un peu la meme sensation que lorsqu’on regarde sa maison depuis Google Earth et qu’on voit d’en haut son velo pose a cote du garage.
C’est au cours de ces instants que le cerveau doit faire un reel effort pour rabouter deux parties bien distinctes. L’image abstraite d’un cote, monde de la pensee et de la representation et l’experience physique de lautre cote, monde des sensations – ce que je vois, je respire, je ressens sur ce petit bout de sable.
Moment de correspondance donc, entre la carte du monde et mes pieds. Entre l’image et le toucher. Entre la matiere et la pensee.
Mon regard se pose a nouveau sur le colosse. Il est temps d’aller retrouver Kartik, mon pote de l’Himachel Pradesh, qui arrive en train explorer le sud. Cette semaine nous remontons par la cote ouest, le Kerala.